Pierre Lepère

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Le paradis

Abel Dante venait d’apprendre qu’il allait être libéré dans l’après-midi. « Elargi » disait-on naguère pour qualifier cet acte administratif. Mais cette expression était à l’opposé de la sensation qu’il éprouvait depuis quelque temps. Il avait l’impression d’avoir été coulé dans un immense bloc de ténèbres qui lui dérobait le peu de raison qui lui restait encore.
Au début de son incarcération, on l’avait parqué dans l’aile de la Centrale réservée aux « pointeurs », comme on surnommait les délinquants sexuels en argot cellulaire. Au seul énoncé de ce qualificatif, Abel devenait la proie de fureurs qu’il croyait disparues. Il ne supportait pas qu’on le confondît avec eux. D’ailleurs, ils avaient compris depuis son arrivée qu’il ne leur ressemblait pas et pendant la promenade dans la cour, ils avaient plusieurs fois tenté de l’agresser. A la suite de ces incidents, l’administration lui avait affecté pour se dégourdir les jambes un long boyau étroit et grillagé aux relents d’égout où il était sûr de ne rencontrer personne que lui-même et ils l’avaient placé en isolement dans un autre quartier.
Peu à peu, sa cellule était devenue son empire. Etre enclos dans ce périmètre de quatre mètres carrés, cela suffisait à son mépris du mouvement. Abel s’entraînait durant des heures à l’immobilité, le seul sport qu’il pratiquait quand les autres détenus ne juraient que par des jeux d’équipe où le geste doit être prodigué avec une générosité assassine. Lui, par crainte de lui-même et pour apprivoiser son espace vital, il économisait ses mouvements comme il économisait ses sommeils et ses rêves. Il se redressa sur son lit de fer pour contempler le ciel outremer que les cylindres des barreaux hachaient à intervalles réguliers. La perspective de la liberté qu’on allait lui rendre lui paraissait être davantage une épreuve qu’une chance. Même si ses soutiens avaient planifié son proche avenir, un jour ou l’autre, il faudrait bien qu’il se retrouve livré à ce vent mauvais qui l’avait toujours poussé vers les ténèbres. Alors qu’ici, il connaissait enfin la paix. Payé, oublié, balayé. Comme dans la chanson de Piaf, il ne regrettait rien. Son passé, quelqu’un s’en était chargé sans lui, quelqu’un qui n’avait pas cessé de l’absoudre et, qui, aujourd’hui, avait gagné. Béatrice Lydia, la doctoresse de la prison.

Pour leur dernière entrevue, Abel et Béatrice, étaient maintenant assis face à face, seulement séparés par une petite table, comme s’ils s’apprêtaient à déjeuner ensemble.
Abel se souvenait de sa première rencontre avec elle. A sa grande surprise, elle ne lui avait montré que gentillesse, sourire et grâce. Elle possédait les mêmes cheveux blond pâle et ondulés que sa mère, les mêmes yeux d’océan. Dès qu’il l’avait vue, il avait eu la révélation d’être à nouveau en vie mais une vie fœtale, protégée, enveloppante, que depuis toujours il avait cherché à revivre sans y parvenir. C’était la seule existence qui lui convînt complètement, sans perspective de renaissance.
En croisant ce rayon de lumière, cette énergie féline, ces yeux si clairs, accueillants à tous les mystères, à toutes les confessions, mais porteurs des flambeaux d’une justice plus immanente que celle des hommes, il avait su qu’il n’aurait jamais le droit de se dire innocent. Parce que Béatrice n’était qu’amour, aucune confusion n’était possible avec le tout-venant qu’il avait connu jusqu’ici. Elle appelait le respect sans avoir besoin de l’exiger. Même la pire des crapules était obligée de lui rendre les armes.
Avait-il été tenté de lui confier l’horreur qu’il éprouvait pour lui-même, comme s’il s’adressait à une apparition céleste? Il avait perduré comme une bête, loin du regard de Dieu. Cette femme qui l’écoutait était une incarnation suave et douce, à peine matérielle, de l’éternel féminin. Elle lui permettait de suspendre un instant la certitude d’être abominable. Son regard n’était pas le même que celui des créatures de ses cauchemars. Il n’y lisait pas de pitoyable imploration, d’obscène effroi, de stupide inconscience ou d’indicible étonnement. Seulement un pur écho de sa conscience, une conscience qui ne jugeait pas, n’excusait rien non plus mais reflétait son être le plus profond, le plus insoupçonné. Il s’était confié à elle avec les mêmes ruses expérimentées jadis devant sa mère qui gobait tout ce qui sortait en sifflant d’entre ses dents, revêtues d’un appareil pour qu’elles poussent droit. Béatrice l’avait écouté mentir mais elle n’avait pas entendu le mensonge, elle n’en avait perçu que les paillettes de vérité qui brillaient parmi l’invisible boue qu’Abel roulait dans sa bouche.
Au fil des semaines, elle était devenue si sûre de son innocence qu’elle avait réussi à en convaincre de plus en plus de gens, y compris parmi le personnel de la Centrale. Elle le lui avait appris avec tant de force et d’amour que, pour ne pas l’attrister, il s’était laissé convaincre d’accepter ce combat. Alors que ce qu’il désirait le plus au monde, c’était d’attendre ici que le rideau tombe enfin sur la comédie tragique de sa vie.
Que fallait-il donc qu’il fasse pour ne pas être chassé tout à l’heure de ce paradis en deuil que figurait pour lui cette prison providentielle ?
Il sentit malgré lui ses énormes poings se serrer dans ses poches.
Béatrice avait insisté pour qu’on lui ôtât ses menottes, elle lui parlait doucement, ses regards coulaient sur lui comme du miel mais ces paroles étaient un lait amer.
La table brillait entre la doctoresse et lui sous le néon comme un gué à franchir pour être libre, pour demeurer à jamais dans ce ventre de pierre, dans cette paix candide.
Elle souriait encore lorsque Abel l’étrangla.

Textes lus dans l’émission:

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Le Locataire de nulle part / extraits

Edition de la Différence | 2013

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Textes à lire au plus vite:

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Le Locataire de nulle part

Edition de la Différence | 2013

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Marat ne dort jamais

Edition de la Différence | 2014

(sortie prévue en janvier 2014)

étoile

Une réflexion sur “Pierre Lepère

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